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2006.06.06

Invitation à une Table ronde !

1ère Edition / 051002 / Ds.2

http://education.devenir.free.fr/MeirieuLJP.htm

"L’élève au centre du système"
Le dernier ouvrage de Philippe Meirieu, Lettre à un jeune enseignant (co-édition ESF – FRANCE INTER), prend un peu un caractère « testamentaire » puisque le directeur de l’IUFM de l’Académie de Lyon annonce qu’il ne sollicitera pas le renouvellement de son mandat. Son titre est explicitement inspiré de la Lettre à un jeune poète de Rainer Maria Rilke.

 

 

Le syndrome de Lucky Luke

En réalité, tout métier comporte des tâches imposées par le fait qu’il s’exerce dans un service ou une institution que chacun des acteurs doit s’astreindre à faire fonctionner correctement. Or, j’ai bien conscience qu’il y a, chez certains professeurs – comme chez certains juges ou certains journalistes, d’ailleurs -, une fascination pour un exercice purement solitaire de leur mission… tel le « poor lonesome cow-boy » qui n’est encombré par aucune contingence et peut se livrer librement à sa passion… qui se plaint d’être seul et pauvre mais qui en fait aussi sa fierté… qui met sa liberté individuelle au-dessus de toute contrainte institutionnelle ! Il fait « ce qu’il doit », fidèle seulement à sa « conscience » et tient pour profondément méprisables les médiocrités de l’intendance… Cette vision des choses est, évidemment, très grave : c’est une vision d’avant l’émergence de l’État de droit, un retour à l’illusion selon laquelle on pourrait exercer son métier en dehors de tout cadre et récuser d’avance toutes les exigences du collectif… Cette conception, poussée à bout, rendrait d’ailleurs impossible toute organisation scolaire et contraindrait les professeurs qui s’y accrocheraient désespérément à quêter leur salaire en enseignant « librement » sur les places et les marchés ! Néanmoins, je suis convaincu que cette « posture » existe chez un nombre important de nos collègues (même si, en privé, à l’écart des journalistes et des oreilles « pédagogiques », beaucoup de ceux qui s’y tiennent conviennent qu’elle n’est pas sérieuse !). Je crois même que cette pensée régressive est devenue, ces dernières années, un fait dominant de la sociologie du corps enseignant. Qu’on lise la plupart des pamphlets anti-pédagogiques parus depuis vingt ans, qu’on regarde de près l’Enquête sur les nouveaux enseignants publiée l’an dernier par Agnès Van Zanten et Patrick Rayou (Bayard) et l’on y trouvera la confirmation de ce réflexe anti-institutionnel primaire… que j’appelle « le syndrome de Lucky Luke ».

Ainsi, les professeurs sont-ils passés d’une conception modérée et réaliste – « Je trouve l’essentiel de mes satisfactions dans ma relation d’enseignement à mes élèves… Mais je concède volontiers que je suis redevable de toute une série de tâches indispensables au fonctionnement et au progrès de l’institution. » - à une conception radicale, qui fait une étrange synthèse entre les valeurs de la République et le libertarisme le plus débridé : « L’administration m’impose une multitude de tâches qui m’interdisent de professer ! Or, je ne suis redevable qu’à la République de la qualité de mon enseignement… Pour le reste, je fais ce que je veux. Et ce ne sont pas les petits chefs que délègue l’administration centrale qui vont pouvoir me dicter ce que je dois faire ! » On en est même arrivé à ce paradoxe extraordinaire : les professeurs sont, en même temps, des anti-libéraux farouches sur le plan idéologique et des libéraux absolus sur le plan de leur comportement. Ce « miracle » est possible grâce à une simple équation : « L’État est libéral et impose, par la caporalisation qu’il met en place, un fonctionnement libéral de l’École… auquel il n’est possible de résister qu’en agissant individuellement – c’est-à-dire de façon libérale – au nom des principes intangibles – mais que je me donne le droit d’interpréter librement, en dehors du contrôle de toute institution – de la République ! »

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